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14 Jan

Le caveau-Nouvelle écrite en Janvier 2000 par votre serviteur.

Publié par gilles cochet  - Catégories :  #souvenir

Le caveau-Nouvelle écrite en Janvier 2000 par votre serviteur.

Nouvelle écrite il y a 20 ans déjà.

Je n'habitais pas ici et n'avais pas l'intention d'y revenir. Toute ressemblance avec des lieux, circonstances ou personnages existants est purement (presque) fortuite.

 

LE CAVEAU

 

 

Dans ce caveau de Centre Bretagne régnait une atmosphère brumeuse, comme empâtée. Les morts gisant ici se serraient les uns contre les autres, l’humidité les faisait grelotter et le réconfort des corps serrés compensait en partie le sinistre réputation du lieu ; lieu par ailleurs en voie de disparition puisqu’il était question de déménagement. Quelques décennies s’étaient écoulées depuis la dernière rumeur de transfert.

Depuis quelques jours, celle-ci était réapparue, quelque part du côté de l’allée Est-ouest, celle des vents dominants, celle d’où provenaient toutes les informations, échos ou rumeurs ; le vent les apportait par delà les vallons, jusque sur ce tertre surplombant un village depuis longtemps déserté par les vivants.

Quelques passagers égarés s’en approchaient et fuyaient rapidement les lieux, comme soumis à un étrange pressentiment de l’inhospitalité définitive de l’endroit.

Un lieu battu par les vents, été comme hiver, et l’automne habituellement pluvieux ne laissait de place qu’à un vague printemps, renaissance naturelle très émoussée par un souffle incessant.

L’accès avait dû être aisé, mais le passage restant ne laissait la place qu’à un individu et encore, au prix d’une gymnastique très contraignante, à l’aide d’une faucille, machette ou autre moyen de se frayer un chemin au travers d’un taillis d’ajoncs, de ronces, de fougères enchevêtrées.

Tel était ce coin du monde, oublié de tous.

Dater cette histoire est un pénible exercice de mémoire auquel je ne me livrerai pas. Nulle importance ; il est des faits sur lequel le temps n’a pas de prise, ainsi que des êtres.

Ce dont il est question ici relève du surnaturel, ma mémoire n’a pu le retenir car elle a été effacée, dispersée. Elle n’existe plus.

Je peux juste en souligner quelques grands traits, un canevas, pour mieux comprendre, saisir l’insaisissable.

 

Imaginer tous ces hommes, toutes ces femmes, vivant, vaquant à leurs occupations.

Une fourmilière bruissant de mille travaux, assurant le quotidien, rien de plus.

Chacun se concentrait sur son travail, ne s’occupait que de ce qu’il avait à faire, ne se mêlant en rien des affaires d’autrui. Toute affaire collective se réglait dans le grand conseil, réuni une fois par mois ; ce qui s’y disait faisait fonction de loi et ne pouvait être remis en cause. Ce qui était dit l’était une fois pour toutes.

Tous s’en remettaient à lui ; travaillant l’esprit tranquille. Il y avait suffisamment de travail pour tout le monde, l’oisiveté ne se concevait pas et l’équilibre ainsi trouvé se perpétuait depuis des générations.

Les bouleversements techniques intervenus au cours des décennies ne modifiaient en rien ce consensus, l’ouverture vers le monde extérieur restait limitée et préservait les relations, le commerce et l’intérêt de chacun.

 

 

L’idéal, en quelque sorte. Trop, peut-être.

 

 

 

 

Quelques esprits chagrins y verront sûrement une apathie singulière, un renoncement général à toute initiative possible point de luttes fratricides, ni de vaines querelles. Les problèmes se posaient, trouvaient leur solution et tout repartait, comme avant.

Que dire, que faire ? Et surtout, que proposer de mieux ?

Le désir de changer n’est pas inscrit dans le mouvement de la vie, aucun contrat n’obligeait ces êtres à changer. Ils ne changeaient pas.

Jusqu’au jour ou...

Chaque chose a une fin, me direz-vous. Une telle quiétude a de quoi agacer, vu de l’extérieur, pourquoi eux, et pas nous ?

Une rumeur se répandit, venu d’on ne sait où, il fallait changer ! Impérativement !

Elle s’immisça dans les esprits, troubla le sommeil de tous, sema le doute et le désarroi. Le village plongea dans un abîme de perplexité face à cette nouveauté :

Changer ! Oui, mais quoi, comment et surtout pourquoi ?

Comment changeait-on ? Par où commencer ?

Tout allait de travers maintenant. Le travail ne se faisait plus que de manière désordonnée. On lésait là un outil, là un champ aux trois-quarts labourés, plus loin un cheval sans maître déambulait sans savoir où aller.

Réunir le Grand Conseil devenait urgent. Mais comment ?

Personne n’avait jamais décidé d’une réunion hors des dates fixées. Décision grave et personne pour la prendre.

La décision se prit d’elle d’elle-même et le jour arriva.

Le mot « changement » était à l’ordre du jour.

Dans cette grande salle pompeuse, le village s’était rassemblé. Les voix se fondaient en un bruissement permanent, en une sourde interrogation montant vers un plafond aux rosaces défraîchies. Le Grand Conseil se composait de six membres, renouvelés au fur et à mesure du décès de chacun.

La compétence du Conseil s’étendait assez loin dans l’organisation de la vie collective. Les frontières de leur autorité restaient assez floues. En fait, dès qu’un problème devenait épineux, sujet à discorde, celui-ci tranchait.

Le silence se fit, dès que les membres rentrèrent dans la salle, à la tribune réservée à cet effet.

Six hommes d’âge mûr, pas de vieux sages, comme on aurait pu s’y attendre, des hommes ordinaires. Tous attendaient. D’ordinaire, l’ordre du jour était établi et porté à la connaissance du public et les décisions, déjà prises, étaient sujettes à débat, le plus souvent sans intérêt, tout le monde n’ayant qu’une hâte, rentrer chez lui. Mais, en cet instant, rien de semblable. Le débat était ouvert.

Le premier à prendre la parole fut l’un des « sages »(appelons-le comme ça pour plus de commodités) :

-Vu que l’ordre du jour de cette réunion extraordinaire n’a pas été fixé, je propose que le débat soit ouvert dès maintenant, que chacun prenne la parole comme il l’entend.

Bruit de fond, murmures divers, étonnement général. Un premier changement venait de se produire : là où les décisions n’étaient pas prises.

 

 

 

 

Il faut souligner ici que les sages avaient perçu, puis nettement entendu la rumeur avant tout le monde ; ils avaient eu le temps... de ne rien faire, ils n’avaient rien décidé car ils ne savaient pas. Ils comptaient, sans trop y croire, sur un miracle, un sursaut collectif de la foule pour précipiter une décision, n’importe laquelle. C’était le premier pas à franchir mais qui ? Qui oserait ?

A qui restait-il suffisamment de culot pour prendre la parole ? Tout le monde avait oublié depuis longtemps.

Je ne vois pas ce que nous sommes venus faire puisqu’il n’y a pas d’ordre du jour et rien à entendre !

Celui qui venait de parler se trouvait au fond de la salle-tous de se retourner-il paraissait soudain très seul et semblait s’excuser de sa témérité. Il se rengorgea, continua :

Nous avons eu pour habitude d’écouter vos décisions sur des sujets précis. Or, aujourd’hui, il n’y a pas de décision car il n’y a rien à décider ; chacun de nous a entendu la rumeur :

Changer notre vie. Personne ici n’a envie de remettre en cause ce pourquoi nous travaillons...

Murmures...

POURQUOI ?

L’interrogation s’éleva d’un autre point de la salle : Pourquoi ?

L’écho de ce mot s’amplifia ; en effet, pourquoi travaillaient-ils ?

Pour vivre ! Je ne sais pas, je pense que c’est ainsi depuis toujours répondit le premier un peu moins assuré.

Une approbation générale monta de la salle.

Après quelques minutes, un membre du conseil proposa de lever la séance. Il était acquis que tout le monde était d’accord, qu’on en restait là : il était urgent de ne rien faire.

Tous rentrèrent chez eux ; la nuit tombât et avec elle la certitude du devoir accompli.

 

RUMEUR

 

INFORMATIONS IMPRECISES SUR DES FAITS NON AVERES OU DES EVENEMENTS IMPROBABLES, VENUS OU A VENIR.

 

Elle revint.

Tous parlaient maintenant, en famille ou dans la rue, les champs. Le travail ne se faisait plus.

Et l’hiver arrivât. Qui fit le changement ? Qui prit la décision ?

Terrible comme jamais, un froid glacial s’installa pendant des semaines, clouant les hommes inactifs.

La faim arriva, les récoltes non engrangées pourrirent sur pied, on attendit. Que faire ? Il n’y avait plus rien à faire. Il était trop tard.

Ils moururent, tous. On les découvrit, un jour : un homme de passage dans la région trouva un village, mort ; des hommes, des femmes, des enfants, tous.

On les enterra dans le cimetière, là-haut, où ils reposent aujourd’hui.

 

FIN

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