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Soirée solitaire

Publié par gilles cochet

Soirée solitaire

Dans les villes, de grandes solitudes se côtoient. Les lumières aveuglent les passants qui, vite, se réfugient dans leur espace de vie, cube anonyme loin des regards embrumés de leurs congénères. La rue est un bruit de fond rassurant, la vie est là, dehors, hors d'atteinte. Je suis en sécurité, je souffle, enfin. Le voisin est rentré lui aussi, un peu en retard aujourd'hui, les encombrements sans doute. Mais ici, tout est tranquille. J'allume la lampe du couloir, accroche mon manteau sur la patère. Tout est en ordre. Le frigo est plein, j'ai acheté mes cigarettes. Le roman que j'ai commencé hier soir m'attend sur la table de chevet à moins que je ne m'attelle à l'écriture ou peut-être, un film. je ne sais pas encore, je ne suis pas décidé. Mais d'abord, un peu de travail m'attend. Je pose ma sacoche derrière le bureau, en sort l'ordinateur, le branche et fait le bilan de la journée. Quelques clics plus tard, je rejoins la cuisine. J'ai faim. Il est vingt heures, l'heure des infos télévisuelles. Non, pas ce soir, une pile de magazines me tend les bras. L'activité neuronale prolonge la vie, prolongeons -la ! N'exagérons rien, ce n'est pas du Kant.

Pour certains, c'est encore trop, pour d'autres, pas assez.

L'écran hypnotique remplace le neurone actif, quelque soit sa taille. Il est vingt et une heures. La rue est silencieuse, je suis seul dans l'appartement. J'ai l'embarras du choix. Une soirée bien remplie s'annonce et pourtant, je ne sais pas quoi faire. Le choix, voilà le problème, trop de choix. Je l'ai voulu, construit et je ne sais qu'en faire. Je suis un gros consommateur de "biens culturels", livres, expos, concerts, films, magazines. J'ai fait des tris, successifs, établi des priorités et il y en a encore trop, sollicité que je suis par les multiples supports qui m'entourent. Je communique mes opinions à qui veut les entendre, échange des points de vue sur les dernières parutions, ecoute et lit les critiques. Je suis informé. Tout ça pour en faire quoi ? Après cinquante ans de frénésie culturelle, je suis plein comme un oeuf. Je pensais échapper à la classification sociologique, maladie française, et me voici le représentant typique du type blasé, ayant un avis sur tout et le donnant, assommant, pour tout dire, le genre de personnage que je détesterai si ce n'était pas moi, mais je m'aime un peu car je suis égocentrique. Je suis devenu un stéréotype de l'urbain cultivé qui ne voit du monde que ce qu'il choisit de voir. ce qui me dérange, je l'évacue, ce qui m'arrange, je l'amplifie. Les détails de la vie m'ennuient, ce que je considère comme tels et je méprise, en silence, ceux qui s'en soucient, c'est à dire tout le monde ou presque. Je ne peux fréquenter que des gens de mon acabit, que je déteste cordialement, toujours poliment.

Je suis seul dans mon appartement et j'en veux au monde entier, ce sont eux, les responsables de ma solitude. Je sais, j'ai toujours su.

Mais, à cet instant, je ne sais plus, je doute. Serais-ce moi, le responsable, l'unique fautif ? Toute cette accumulation m'aurait-elle coupé du monde des vivants ? Je vous regarde de haut, pauvres mortels, vous n'avez rien compris.

Compris quoi ? Il n' y a rien à comprendre, pauvre idiot, vivre suffit à notre bonheur, à notre malheur, en une successions de petites touches de couleurs, toute la palette, le bleu du ciel, le vert des prairies, les fleurs multicolores, regarde, touche, respire, bouge.

Mais je suis dans mon cube, loin des couleurs et des senteurs, j'ai perdu le contact, je le sais.

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